Le dernier film du duo Toledano Nakache serait un "conte initiatique", une tranche de vie adolescente et familiale dans les années 1980. Bref, une comédie qui puisse directement dans le filon intarissable de cette bonne vieille nostalgie. C'était mieux avant, messieurs dames ! Du coup, je ne vais pas vous parler du film (sympatoche) mais plutôt de son contexte. Parce que oui, comme beaucoup d'entre vous qui me lisez, j'ai en effet traversé l'adolescence durant les eighties. Je ne peux donc que confirmer que l'essentiel de ce qui est montré à l'écran correspond à la vérité. Par ailleurs, si vous êtes étonnés de voir le grand frère, dans ce film, réussir à mettre sur pied un business florissant en vendant des cassettes de concerts (et autres enregistrements pirates, les fameux bootlegs), je peux vous garantir que ce n'est pas une fiction, puisque j'en faisais autant au Lycée Henri Martin, pour subvenir à mes modestes besoins. Ça et aussi la revente de cassettes vierges, auparavant volées par mon oncle et ses complices de débauche, à vouloir être parfaitement honnête. Et n'oublions pas non plus les copies vintage des maillots de foot de la Série A italienne que j'importais directement depuis Milan, sur les bons conseils d'un des membres éminents de la Fossa dei Leoni, qui m'avait mis en contact avec un grossiste. J'importais donc les copies en France, que je revendais ensuite au double du prix dans le quartier et au lycée. J'ai fait ça quelques années, avant que la globalisation ne pointe le bout de son nez.
Plus sérieusement, les années 1980, en France, sont celles des promesses trahies. Une décennie qui puisse ses racines dans l'hédonisme et les avancées sociales des sixties, mais qui a déjà connu une première gifle de réalisme quelques années plus tard, au point de devoir composer avec une crise économique et des lendemains qui déchantent assez rapidement. Oui, mais voilà, derrière les larmes, il y a encore suffisamment de paillettes et de fond de teint pour entretenir l'illusion et continuer à attendre de demain qu'il soit un peu plus rose qu'aujourd'hui. C'est globalement cet espoir qui a porté Mitterrand et sa rose au pouvoir en 1981, au grand dam des pouvoirs financiers et de la France droitarde, qui s'attendaient à être dévorés tout crus par d'ignoble communistes-bouchers. On a vu ce qu'il en a été et à quel point la politique politicienne finit toujours par reprendre le dessus, quels que soient les attentes et les effets d'annonces. J'hésite entre trouver ça drôle ou désespérant. Les années 1980, c'est aussi la grande mutation sociale, technologique, ethnique et culturelle, d'un pays qui hésite encore entre plusieurs chemins possibles et va probablement prendre le pire sans s'en rendre compte sur le moment. Emblématique la création du mouvement Touche pas à mon pote, de SOS Racisme, et du Grand Concert place de la Concorde (1985) qui figure dans ce film. Derrière les bonnes intentions et la façade progressiste et militante, c'est un business cynique qui se mettait en place, avec notamment l'un des pères fondateurs, Julien Dray, qui va se nourrir sur la bête pendant des années, avant d'en devenir une (des plus immondes) lui-même, 40 ans plus tard en vomissant ses saillies réactionnaires sur Cnews et en taxant tout le monde à sa gauche d'antisémitisme, et surtout ses anciens amis. Les années 1980, enfin, c'était la décennie où l'information, le plaisir, la connaissance, n'étaient pas en accès libre et immédiat, à partir d'une simple connexion. Que ce soit pour communiquer, comprendre, déchiffrer, assimiler, enregistrer, il fallait composer avec un peu de patience, de l'huile de coude et de la persévérance : la frustration comme moteur pour aller plus loin, mais aussi la sensation que l'assouvissement d'un plaisir longtemps attendu n'allait pas être ravalé au rang de simple épisode anecdotique, vite chassé par un suivant et son nouveau shoot de dopamine. Un grand poil de naïveté en plus, une bonne dose de violence sociétale en moins. Certainement pas la paradis, mais au moins encore le purgatoire, son vestibule.
Pour en revenir au film, Juste une illusion (le titre est parfait) est globalement sympa, même si extrêmement standardisé. Il a au moins le mérite de nous replonger dans des années 1980 assez convaincantes et de nous filer la larmichette à l'œil. Car oui, nous sommes vieux, la page est tournée, et il ne reste plus beaucoup de chapitres à lire.

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