C'est la petite histoire d'une certaine musique électronique anglaise, d'un glissement vers le côté obscur. Le duo LFO (Mark Bell et Gez Varley) ne fut jamais un groupe rave à proprement parler, malgré le succès fulgurant obtenu précocement dans les clubs en 1990. Leur premier véritable album, Frequencies (1991), cristallise mieux que tout autre ce moment où la danse britannique a cessé de regarder les lieux de la fête du samedi soir comme un paradis, pour plonger dans une esthétique plus profonde, plus métallique, presque tragique.
Car il y a dans la musique de LFO (Low Frequency Oscillation) quelque chose de dérangeant : un mélange singulier de mélodies synthétiques sombres, de basses qui semblent taillées pour fissurer les enceintes, et de ces bips acides si caractéristiques de la brève mais marquante scène bleep du début des années 1990. Leur single We Are Back, qui annonce le retour du groupe grâce à une voix robotique déformée, tient plus du coup de semonce que de la déclaration joyeuse. On y entend un univers sonore nerveux, gras, excessif : un futur dystopique plaqué sur un kick implacable. Si LFO n’a pas inventé le genre, le duo a su lui donner une dimension absolument singulière. Dès sa sortie, le single LFO sonnait comme un ovni dans le paysage électronique. Dub, house, electro, acid house : les influences étaient visibles, mais scotchées entre elles d’une manière aussi audacieuse qu’inhabituelle. Le morceau parvenait à être simultanément brut (sa ligne de basse serait issue d’un simple sampler Casio) et d’une propreté clinique, presque scientifique, comme conçu en laboratoire par une intelligence artificielle avant-gardiste. Minimaliste (sept pistes seulement), le titre s’érige pourtant comme un monument : massif. Badaboum. Le secret est peut-être à trouver dans la spontanéité. Avec Varley, Bell assemble quelques synthés d’occasion, enregistre sur un quatre-pistes, et fait écouter leurs expérimentations au DJ Martin Williams, qui les joue dans ses sets et les aide à affiner leur impact sur le dancefloor. Rien n’indique alors que ces jeunes musiciens encore adolescents sont sur le point de signer l’un des disques fondateurs de la techno britannique. Lorsque LFO devient un hit colossal dans les clubs, Warp Records les signe pour un premier album. En un an, le duo compose Frequencies, qui paraît en juillet 1991 et déploie cette fois sur quatorze pistes une vision sans concession : dure, inventive, monolithique. À une époque où l’idée d’un album électronique reste exceptionnelle, surtout pour des artistes issus de la scène des clubs, LFO refuse de faire semblant. L’album progresse avec une puissance méthodique, animé par des mélodies d’une robustesse inattendue et une production d’une netteté qui surprend encore aujourd’hui. On peut l’écouter à un volume déraisonnable, certes, mais aussi très bas : ça marche à tous les coups, sans qu'on devine bien pourquoi. Ce qui fait la force durable de Frequencies, c’est aussi son étrange hybridité. Le disque revendique, dès les premières minutes, un héritage multiple : Chicago (évidemment), mais aussi Brian Eno, Kraftwerk, Depeche Mode, Yellow Magic Orchestra ou Tangerine Dream. Bref, à ne rien n'y comprendre. Les morceaux identitaires comme LFO, We Are Back, Mentok 1 déploient une esthétique brute et futuriste, presque industrielle. D’autres, comme Groovy Distortion ou Tan Ta Ra, gardent le mood typiquement britannique de l'époque. L’influence électro fait des merveilles dans Simon From Sydney, El Ef Oh ! ou Think A Moment, qui lorgnent clairement vers Kraftwerk. Et puis certains titres empruntent la rythmique de la house, tout en demeurant trop dépouillés, trop foutraques (Nurture, Freeze, Mentok, You Have To Understand, Love Is The Message.) Un patchwork des plus distingués et inspirés, imparable. Plus de trente ans après sa sortie, Frequencies demeure un jalon essentiel : un disque qui ne se contente pas de raconter une époque, mais qui en inaugure une autre. Un album qui regarde la musique électronique droit dans les yeux et qui ose lui lancer you're my bitch now, baby.






