mercredi 26 novembre 2025

MASSIVE ATTACK : MEZZANINE

 En 1998, Massive Attack renverse la table. Exit les vieilles habitudes, la routine, place à l'avenir, à la réinvention. Depuis Blue Lines (1991) et Protection (1994), le groupe a été malgré lui intronisé parrain du « trip hop », une étiquette apparue quatre ans après ses débuts et qu’il a toujours vécu avec méfiance. En vérité, l’ambition du trio Del Naja, Marshall et Vowles repose sur un principe simple : absorber la culture hip hop, le dub, le reggae, les rémanences new wave et la soul électronique des années 1980, puis tout mélanger et digérer, en y ajoutant des voix féminines capables de transformer l’atmosphère d’un morceau en rituel hypnotique. Shara Nelson, Tracey Thorn, Neneh Cherry, Nicolette Suwoton : autant de sirènes, disait De Naja, capables de faire avancer la musique de quelques années, sans avoir besoin de hausser la volume.

Pour comprendre d’où vient Mezzanine, il faut donc repartir de cette définition : un collectif mouvant, héritier de 4AD et de l’esthétique vaporeuse de Cocteau Twins. Ce n’est pas un hasard si Elizabeth Fraser devint la figure centrale du disque et si sa présence sur Teardrop scella la connexion secrète entre le modernisme britannique des années 1980 et l’électronique poisseuse de la fin des années 1990. Pourtant, Mezzanine ne fut pas seulement une évolution esthétique ; ce fut aussi une crise. En 1997–1998, Massive Attack se retrouva au bord de l’implosion. Les sessions d'enregistrement furent longues, chaotiques, hantées par les désaccords artistiques. 3D voulait durcir le son, emprunter au post-punk, au dub industriel, puiser dans des disques du calibre de Pornography, des Cure. Mushroom, lui, restait fidèle au groove laid-back des débuts. Daddy G tentait de maintenir la paix, sans grand succès. À mesure que les tensions montaient, le groupe s’enfonçait dans une atmosphère délétère, presque claustrophobe… qu'on va fort logiquement retrouver sur l'album. Car le son de Mezzanine trahit cette fracture interne : guitares abrasives, textures métalliques, beats moites comme la batcave après une soirée latex entre Batman et Catwoman. L’idée n’était plus d’hypnotiser l’auditeur, mais de l’enfermer dans une tension continue, quelque part entre le désespoir radical de Joy Division et le spectre de la dub culture. Ce virage fut suffisamment serré pour que le disque semble soudain dialoguer avec une autre scène : celle du rock industriel, de la cold wave, tout ce qui faisait de Bristol un laboratoire post-Thatcher, où bouillonnaient autant de désillusions sociales que d'infrabasses surpuissantes. Politiquement parlant, le groupe était aussi devenu un point de ralliement pour une génération déçue par les promesses des travaillistes d'alors. La musique, sans être ouvertement politique, auscultait le paysage et restituait sa pénombre, sa crise intime, ses illusions écornées. Loin de l’élégance nocturne de Protection, l'inquiétude se faisait sourde, presque physique. Inertia Creeps, avec ses syncopes orientalisantes et son groove vacillant, incarnait cette instabilité. Risingson, avec son patchwork de samples mêlant rocksteady caribéen et échos du Velvet Underground, ronge le cerveau comme un acide et s'enfonçait imparablement et durablement dans l'esprit, dès la première écoute. Mezzanine devint ainsi la preuve que Massive Attack n’était pas seulement un groupe de producteurs brillants, mais un organisme en perpétuelle mutation, qui en avait gros sur la patate ! La présence de Mark « Spike » Stent, ingénieur star passé par Madonna (et Depeche Mode), confirma cette ambition internationale : le trio cherchait à donner à sa noirceur un éclat inédit, presque cinématographique. Stent comprit tout de suite ce mélange paradoxal : une musique profondément anglaise, mais pensée pour traverser l’Atlantique sans perdre son mystère. Massive Attack, depuis, est devenu une institution, un mélange de musique, d’art contemporain, de politique et de mythologie urbaine. Mais Mezzanine demeure le disque où tout ce magma s’est cristallisé : l’explosion, la mue, la rideau qui tombe sur le trip hop et un premier aperçu sur des lendemains qui déchantent (encore). Doté, qui plus est, d'une des pochettes iconiques des années 1990, avec ce scarabée (baptisé Angel, comme le premier titre classieux et menaçant qui ouvre le disque) qui concrétise un an de recherche (!) et propose une esthétique volontairement et radicalement opposée à la pop préformatée de la décennie. Et ça tombe bien, Robert Del Naja est daltonien. La couleur peut bien attendre. 



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